Paris, le 7 avril 2003. 18:07, Place André Malraux.
J’avais décidé de commencer mon service à cette borne précisément parce que Jacques devait finir son service à la brasserie du coin et que l’idée saugrenue de m’acheter un cigare au tabac à côté m’avait prise dans la matinée.
Je suis allé manger vite fait une bavette avec Jacques. Il m’a parlé de son neveu qui passait l’examen. Que c’était plus comme à son époque – Jacques à 18 ans de maison – qu’il y avait même des cours « anti-terroriste ». C’est à dire que non content de t’obliger à apprendre toutes les rues de Paris, fallait maintenant aussi apprendre à reconnaître le calibre de l’arme qui était en train de te braquer. Des chauffeurs boy-scout qu’il les a appelés !
Enfin bon, tout le Saint Frusquin y est passé. On a bien bouffé. Comme à son accoutumée, Jacques m’a proposé deux fois un coup de rouge : avec la viande et ensuite avec le fromage, j’ai décliné et l’on s’est quitté jusqu’à la prochaine fois.
Je suis remonté dans ma voiture, j’ai allumé le lumineux et j’ai poireauté dans la file jusqu’à arriver devant la borne pour ramasser mon premier client.
Je n’ai pas attendu longtemps.
Le type s’est précipité dans la voiture alors que je n’avais même pas fini de m’arrêter. Sur le coup, j’ai eu presque peur mais en voyant le forcené, je suis redescendu de quelques degrés.
Le type portait un costume trois pièces beige clair, une chemise blanche et une cravate dans les tons automnaux, je ne saurai pas mieux dire. Les pompes étaient parfaitement cirées, des bottines à lacet. Avec un pardessus en poil de chameau. Ca se voyait tout de suite qu’il ne s’habillait pas dans une grande surface. Même que ses vêtements, ils devaient les faire sur mesure. Enfin, vu le quartier, ça n’avait rien d’étonnant de charger un grand bourgeois. Le gars trimballait un sac de voyage en cuir pleine peau, à l’ancienne. Une espèce de boudin avec fonds plat et puis des rabats un peu partout. Comme je fis mine de sortir pour lui ouvrir le coffre, le type s’exclama :
- Non, ce n’est pas la peine, le sac n’est pas sale, il ne risque pas de salir vos fauteuils et puis il n’est pas si gros que cela !
- Comme vous voulez … - Je lui répondis en refermant la portière.
J’eus tout loisir de le dévisager pendant qu’il reprenait son souffle parce que, manifestement, le type avait couru. Il devait avoir la cinquantaine plutôt bien soignée, mais quand même fatigué. J’étais certainement gentil en pensant qu’il avait la cinquantaine, il devait avoir plus. Il avait une bonne calvitie avec le front dégarni et des yeux bleus un peu tombants. Je devinai un certain embonpoint, bien qu’il donne l’air d’être plutôt chétif.
- Parc Monceau, rue …..
- Bien Monsieur.
A peine démarré le type empoigna son téléphone portable et se mit à appeler quelqu’un :
- Maître ? Oui, re-bonsoir, c’est moi, je suis dans un taxi, j’arrive à votre bureau d’ici un petit quart d’heure. Parfait, je vous remercie ! Vous avez les papiers ? Tous ? Merveilleux ! Merci à tout de suite !
Il raccrocha avec un sourire puis composa un autre numéro :
- Maître ? Passez-moi Maître Cheylan, sur le champ ! Allo, Maître ? Oui, bonjour, Arnaud Jean à l’appareil, je vous ai eu toute à l’heure, vous me remettez ? Nous avons été coupé, j’en suis désolé ! Vous avez bien reçu l’injonction du juge ? Parfait ! Je passe donc d’ici une demi-heure à votre bureau et je vous prie de bien vouloir tenir à ma disposition les documents et informations requis ! Comment cela ? Non, il n’est pas trop tard ! J’arrive, je vous dis ! Et ne me poussez pas à être désagréable ! Le tribunal a tranché ! Vous êtes dans l’obligation de me fournir ce qui est demandé ! … Vous êtes raisonnable ! Tant mieux ! J’arrive.
Il raccrocha rageusement, puis reprit sa contenance en me regardant.
Quelques minutes plus tard, je me garais devant l’adresse dite. Avant même que je fasse quoi que ce soit, le client me demanda :
- S’il vous plait, laissez tourner votre compteur, j’en ai pour deux petites minutes, je dois récupérer des documents, nous irons ensuite ailleurs dans le XVIe arrondissement. Je vous laisse mon sac en gage. Je ne vais pas filer en douce.
- Bien, soit, si vous n’en avez pas pour longtemps, je vous attends ici sans problème.
Effectivement, il redescendit au bout de deux minutes, muni d’une pochette et remonta aussi vite dans la voiture.
- Place de Rio, s’il vous plait !
Je démarrai et prenais la direction du rond-point de l’Etoile quand le client me donna de plus amples explications, comme on dit :
- Je vous demanderai de bien vouloir m’attendre aussi à cette adresse, nous aurons une autre destination finale. Je vous fais faire des détours mais vous n’aurez pas à le regretter, je vous laisserai un très bon pourboire !
Je n’avais aucune raison de ne pas le croire s’il le disait. Et puis une balade dans les beaux quartiers, je n’avais rien contre.
Nous arrivâmes plus que rapidement à la nouvelle destination. Le client jaillit hors de la voiture comme un diable, sa pochette sous le bras et s’engouffra sous une large porte cochère.
D’un coup, ce que m’avait dit Jacques sur les cours anti-terroristes se mit à résonner étrangement dans ma tête. Le type avait à nouveau laissé son sac dans la voiture : et s’il contenait une bombe ? Ouais ! Il n’y avait pas vraiment d’ambassades dans le coin, enfin, pas à proximité directe et le client n’avait pas vraiment le type du poseur de bombes, tout du moins pas le faciès !
Toujours est-il que le type prit un tour inquiétant.
Le type revint un peu échaudé mais plutôt souriant. En fait, il avait l’air de transpirer. Il remonta dans la voiture et fourra sa pochette dans son grand sac. N’ayant pas envie d’attendre, je lui posai la question fatidique :
- Et finalement, on va où ?
- Mougins, au-dessus de Cannes !
- Attendez … Cannes, sur la Côte d’Azur ?
- Tout à fait !
- Là, ça ne va pas être possible, Monsieur. Je suis un taxi parisien, je veux bien vous poser en banlieue, voire un petit peu plus loin, si le pourboire suit mais hors de question que je me tape plus de 1,000 bornes pour vous emmener voir la mer ! Le plus simple, si vous le voulez, je vous pose Gare de Lyon. Il y a des TGV pour Marseille très régulièrement et après, de là, ça ne doit pas être dur de rejoindre Cannes ou Mougins. Vous y serez même encore plus rapidement qu’en voiture ! Même que je peux vous attendre à la Gare dans le cas où il n’y aurait plus de trains et je vous ramène chez vous …
- Non, ça ne va pas être possible en train, c’est beaucoup trop compliqué … Je vous en supplie, conduisez-moi à Mougins ! Je prends en charge l’essence et les péages et je double le prix de la course ! - Le type se mit à geindre.
- Soyez gentil Monsieur ! Je ne peux pas vous emmener là-bas ! C’est pas possible ! Je ne sais même pas si le compteur peut calculer la course ! Vous ne vous rendez pas compte ! Et si vous louiez une voiture plutôt !
Le client se mit presque à sangloter puis fourra sa main dans son sac, en sortit une grosse liasse de billets de 200 euros et se mit comme un fou à me la secouer sous le nez :
- Je triple le coût de la course ! Je vous payerai ce que vous voudrez ! S’il vous plait, emmenez-moi à Mougins !
Je me suis laissé apitoyer comme un bleu ! J’ai toujours été trop sentimental. Enfin, la liasse de billets a été pour beaucoup dans mon apitoiement ! J’ai réfléchi assez vite. J’ai arrêté le compteur. On pouvait être au petit matin à Cannes. Je me faisais grassement payer, je larguai le type et j’étais de retour à Paris demain dans l’après-midi. Il me suffisait de lui demander un très gros prix de la main à la main et le tour était joué !
- Bon monsieur, nous allons procéder de la manière suivante :
Primo, vous allez me régler la course jusqu’ici. Ça fait 31 euros 40.
Deuzio, je vous facture la balade jusqu’à Mougins au forfait et vous payez l’essence et les péages en plus. Pour cela, je veux 3,000 euros : 1,500, tout de suite et 1,500, une fois arrivé. C’est ça ou rien ! Compris ?
Avant même que je n’eusse terminé la phrase, le client me tendit huit billets de deux cents euros :
- Tenez, pour la course et le premier acompte. Gardez la monnaie, vous l’avez bien gagné ! Merci ! Mille fois merci !
Je n’avais peut-être pas demandé assez … Enfin une brique assurée pour une journée de travail, voire deux, c’était le pactole !
- Et au fait, moi je fume dans la voiture mais pas vous !
On est parti comme ça, moi fixant le pare-brise et lui, enfoncé dans le siège arrière, direction l’autoroute de Lyon. Il a fait rapidement nuit.
Passé Soissons, je sortis sur la première aire d’autoroute. Il fallait faire le plein. Jusque-là, le type n’avait pas pipé mot. Je m’étais calé sur France Info et je roulais sans me soucier de lui ni même le regarder. Le plein fait, je garais le taxi devant la boutique de la station-service :
- Bon, c’est la pompe numéro 4, je vous laisse aller régler, je vais boire un café. Prenez votre temps si vous voulez casser la croûte. Je vais fermer la voiture à clé, vous pouvez laisser votre sac.
Il me lâcha un merci presque étouffé et partit en direction de la caisse. J’allais m’offrir un long café sucré. Il restait encore deux bonnes heures pour arriver à Lyon. Et de là, encore au bas mot quatre heures pour arriver à Cannes. On devrait y être vers six heures du matin … Le client se mit sur le « mange debout » à l’opposé du mien. Il avait l’air définitivement gauche avec son club sandwich sous blister et sa petite bouteille d’eau. Dieu merci, il n’avait pas acheté de paquets de gâteaux, il ne risquait pas de me saloper les housses de la voiture.
Nous reprîmes l’autoroute toujours sans un mot. Rapidement, le client s’assoupit et je le retrouvais en travers de la banquette serrant dans ses bras son sac. Je décidais qu’il était bien l’heure pour fumer mon cigare cent fois remboursé par ce client généreux quoique un peu bizarre. Elle devait être sacrément belle la femme qu’il allait rejoindre. Ou alors, il devait y avoir une vraie fortune à la clé. Je repensais aux ballet des « Maîtres ». Des avocats, ça devait être. Avec un il avait été tout sourire et puis avec l’autre, plutôt menaçant … Je n’y comprenais rien. Peut-être, en fait, partait-il à l’étranger et avait-il mit de l’ordre dans ses papiers ? Peut-être fuyait-il la justice ! Parce que je l’avais bien entendu parler d’un juge ! Il avait quand même bien le genre du gros banquier ou de l’homme d’affaires qui a fait des choses pas catholiques …
Qu’importe une fois encore. J’étais là sagement au volant roulant de nuit comme à l’accoutumée mais pour une fois sur une autoroute plus que sur une avenue de Paris ou de sa banlieue. Et mon cigare était bon. J’avais entr’ouvert ma fenêtre pour laisser filer la fumée mais pas trop pour ne mpas enrhumer le client. Le service avant tout. Je repensais à une conversation avec mon ami Jacques. Un grand philosophe le Jacques. Il avait été un gros fumeur
Toujours est-il que mes divagations sur le compte de mon client, entrecoupées de réflexion sur les bienfaits du statut de travailleur indépendant et mes déboires avec ma compagne – déboires vite réglés quand je débarquerai vendredi soir avec le sac qu’elle avait reluqué en vitrine – m’amenèrent jusqu’à la sortie d’autoroute de Cannes. J’avais remis un peu de carburant au Sud de Lyon mais comme le client semblait dormir profondément, j’avais payé moi-même en gardant précieusement le ticket de caisse. Il n’y a pas de petit profit et un marché, c’est un marché !
Je prenais la bretelle et m’arrêtais sur une petite aire au-dessus d’un rond-point d’où l’on voyait la baie encore illuminée. Devant nous était garé un G7 de la gendarmerie. D’un coup, je me dis que je pouvais peut-être confirmer mes soupçons quant au zigue en train de dormir à l’arrière. Heureusement, j’avais éteint le lumineux et je lui avais mis son capuchon. Je pouvais toujours prétexter être en vacances et aller avec un vieux pote passer quelques jours en vadrouille. Et puis, s’il reluquait son costume au gars, je pourrais leur raconter que, en fait, on va enterrer sa vie de garçon. C’est pour cela qu’il est en costume : c’est une blague ! C’était trop con mais enfin, à cette heure-là, les gendarmes …
Je coupais le moteur et me retournais vers le client :
- Monsieur ! Oh Monsieur !
Le type se leva d’un bond, le visage méchamment plissé et l’œil vitreux – pas si confortable que ça ma banquette.
- On est à la sortie de Cannes. Il y a bien un panneau Mougins, mais il faudrait que vous connaissiez l’itinéraire jusqu’à votre adresse pour être sûr qu’on arrive … Sinon, il y a des gendarmes, je peux aller leur demander ?
- Vous avez raison … C’est peut-être plus prudent de leur demander le chemin. Je ne suis pas certain de me rappeler la route … C’est Allée du Roucas, Domaine Mistral …
Il ne s’était pas dégonflé. IL n’était pas en cavale ou alors, malgré l’air pleurnichard, ce devait être un vrai dur ! Je sortais de la voiture et avec un grand sourire – mais pas trop – j’allais m’enquérir du chemin pour arriver à destination.
Après être passé pour un taxi en voyage de noce avec sa folle de copine, je repris le volant avec l’itinéraire en tête. Vue l’heure matinale et mon besoin d’un bon café, je proposais au client de s’arrêter au premier bistrot pour se désaltérer, histoire de ne pas arriver à l’heure des huissiers.
- Bonne idée ! J’ai aussi besoin d’un café et je pourrai me débarbouiller …
On trouva un troquet à l’entrée du village dont le propriétaire rentrait les nouvelles du jour. En entrant, j’attrapai tout de suite un Nice Matin, comme un taxi du coin. On se fit servir deux grands cafés avec de vrais croissants chauds. Le client parti comme une flèche aux toilettes. Il est vrai que depuis sa sortie du taxi, il ressemblait méchamment à un agent immobilier qui vient d’accomplir un marathon dans une cité HLM pour refourguer son lot de studettes en papier mâché ! Pour ma part, je commençai à pouvoir rivaliser avec Ben Johnson dans les vestiaires … M’en fout, je me décrasserai dès mon retour à la maison : un long bain pour effacer la position assise depuis des heures.
Le type revint avec une face presque humaine, nanti d’un début de sourire. Je fumai tranquillement une cigarette pendant qu’il engloutissait son croissant en le mouillant allègrement dans le robusta. L’oisiveté étant mère de tous les vices, j’entrepris de le questionner :
- Je sais que ça ne me regarde pas du tout et que c’est vous le client, mais quand même, j’ai eu toute la nuit pour gamberger pendant que vous dormiez et je me suis dit que le jeu devait sacrément en valoir la chandelle pour que vous acceptiez de payer une somme astronomique … Honnêtement, vous venez chercher quoi à Mougins ?
Le type finit de déglutir et me regarda avec un immense sourire et une miette sur le coin gauche des lèvres :
- Le bonheur. Je suis venu chercher le bonheur !
- Ah ouais … ça éclaire tout ! J’ai compris …
Je venais surtout de comprendre le sens exact de l’adage : « la curiosité est un vilain défaut ». J’avais un temps cru le type un peu louche, en fait, il était tout simplement barré ! Un doux dingue ! Gentil mais dingue !
Enfin, le calvaire touchait à sa fin. J’allais lâcher le client en pleine pinède, ramasser mon reste et rentrer à Paris en sifflotant. Cette histoire-là me ferait du bois pour l’hiver ! Nous reprîmes la route et arrivâmes très facilement à l’entrée du domaine en question. C’était un immense lotissement de luxe. Beaucoup d’arbres des grands murs de protection et des immenses portails en fer forgé ou en bois. Nous avançâmes tranquillement pendant que le client essayait de repérer l’adresse exacte. Il m’indiqua la maison au bout de l’allée en cul-de-sac. Je me garai pile devant le portail ajouré et je coupais le moteur :
- Voilà, Monsieur. À bon port ! Ca fera donc 1,500 euros et je vous fais grâce du dernier plein et péage !
Le type me tendit à nouveau huit billets de 200 euros :
- Tenez ! Comme convenu et ça devrait couvrir tous vos frais !
J’aurai pu l’embrasser. Le type me salua gentiment, me redit combien j’avais été un gentleman. Je lui répondis « mais non, mais non ! ». Il attrapa son sac et referma la portière derrière lui. Je l’accompagnai du regard, m’assurant qu’il ne trouverait pas porte close.
La poignée du portail dans la main. Le type me regarda. Il se ravisa et revint vers moi, côté conducteur :
- Dites-moi, vous repartez directement pour Paris ?
- Ah ! Ça, c’est sûr !
- Parce que moi aussi, je vais repartir rapidement pour Paris. Nous aurions pu faire la route ensemble, ce serait encore plus simple …
- Attendez … Vous avez fait tout ce chemin pour repartir dans la minute ? Vous ne restez pas quelque temps à Mougins ?
- Non, en fait je ne suis venu que pour récupérer ce que j’attends depuis longtemps ! Ensuite, je rentre à Paris !
- Vous en avez pour longtemps à récupérer … votre truc ?
- Cinq minutes. Dix tout au plus !
- Ben alors je vais vous attendre …
- Merci beaucoup ! Je reviens tout de suite … Je peux remettre le sac à l’arrière ?
- Oui, vous pouvez le remettre à sa place …
Le client repartit plus léger avec seulement sa pochette du début, ouvrit le portail et se dépêcha vers l’entrée de la petite bicoque de milliardaire. J’allumai une cigarette et entrepris de le regarder, bien décidé à voir, enfin, son soi-disant « bonheur » …
Le client sonna à la porte en remettant en place sa cravate. Maintenant, j’en étais sur, c’était un agent immobilier … Mais que dans le haut de gamme, certainement. Il n’attendit pas longtemps. Un homme plutôt âgé, mais franchement bien habillé pour l’heure matinale, lui ouvrit. Faut dire que les vieux, ça se lève souvent avec les poules. Alors quand ils habitent dans ce genre de résidences, ils ne doivent pas passer du pyjama au survêtement le matin ! Le client se mit à lui parler avec déférence en regardant le plus souvent ses pieds. Puis une petite vieille arriva. Elle, elle était encore dans une espèce de robe de chambre mais aussi classe que son vieux de mari. J’avais le sentiment que la conversation montait un peu dans la gamme parce que le vieux pointait un doigt vers le ciel et que la vieille le tirait par la manche pour le faire rentrer dans la maison. Mais mon client ne semblait pas se démonter. Il ouvrait sa pochette, cherchait des papiers, les exhibait sous le nez du couple, le tout en pointant de l’index. Finalement la vieille rentra dans la maison et les deux hommes la regardèrent partir en silence. Elle revint une ou deux minutes plus tard et tendit un petit quelque chose à mon client, un papier ou une boîte d’allumettes, d’où j’étais, je ne pouvais pas voir. Néanmoins, ça devait être très petit parce que mon client le glissa facilement dans une des poches extérieures de sa veste.
Il leur serra la main à tous les deux, mais, eux, ça n’a pas eu l’air de leur faire plaisir. Il revint aussi sec à la voiture :
- Et voilà ! Vous voyez, ça n’a pas été long comme je vous l’avais dit !
- Et ben en route !
Je démarrai nerveusement pendant que le type semblait regarder ce que la vieille lui avait donné. Moi, je ne voyais pas ce que c’était dans le rétroviseur. Nous sortîmes du lotissement, rejoignîmes la route en direction du village de Mougins pour aller rattraper la départementale jusqu’à l’autoroute. Quand le type se pencha entre les deux fauteuils :
- En fait, en remontant sur Paris, ce serait bien si nous pouvions faire un léger détour par Villefranche-sur-Saône, de toute façon c’est sur le trajet, juste après Lyon …
Je jetai le taxi sur le bas-côté de la chaussée en évitant scrupuleusement une petite vieille et son caniche et je coupai le moteur. Je me retournai avec la rage au corps :
- Non mais là, ça suffit ! On arrête tout ! C’est terminé la balade aux quatre coins de France ! Je remonte à Paris, vous remontez avec moi ! Et si vous avez d’autres envies touristiques, vous descendez immédiatement du taxi ! J’ai été assez gentil pour vous conduire jusqu’ici. Faites-en autant et laissez-moi rentrer tranquillement chez moi ! Villefranche, vous pouvez même y aller en hélico ou à la rame, ce n’est plus mon problème ! Ciao !
Et là, le type s’est effondré en larmes. Il a farfouillé dans son sac et m’a secoué sous le nez une espèce de paquet en papier de soie en me suppliant de l’emmener :
- Tenez ! Prenez ça ! Mais aidez-moi s’il vous plait ! Conduisez-moi là-bas ! C’est au bord de l’autoroute ! Et après direct à Paris, je vous le jure ! Prenez ! S’il vous plait …
Le type me tendait carrément un lingot d’or.
J’attrapai les clés. Je sortis en claquant la portière, le type sur mes talons tenant d’une main sa brique dorée en pleine rue. Je le pointai d’un doigt pour lui intimer l’ordre de rester à bonne distance :
- Vous êtes complètement barré ! Je ne veux même pas savoir ce que vous avez fait pour vous retrouver avec ce machin-là ! Mais faut être un dégénéré pour se trimballer avec … Heu … ça sur soi ! Je ne sais pas dans quelle combine vous essayez de m’embringuer, mais je ne marche pas ! Allez chercher votre bonheur, mon cul oui ! Ça doit pas être beau à voir votre trafic ! Alors vous ramassez vite votre sac et vous disparaissez ! Moi, je ferai comme si je n’avais jamais croisé votre route ! Un mot de plus et je gueule après la police !
Heureusement la rue était quasiment déserte.
Le type se plia sur lui-même, serrant contre son cœur son lingot d’or et se mit à pleurer comme un enfant. Au bout de plusieurs sanglots, il releva la tête et me regarda avec un trait vilain rictus :
- Je ne suis pas un voleur ! Tout ce que j’ai, je l’ai gagné honnêtement et à force de travail ! Je suis riche ! J’ai tout ce que je veux ! Enfin j’avais jusqu’à ce que je découvre son existence, il y a deux ans ! Depuis je me suis battu tous les jours en offrant ma fortune à qui m’aiderait à le retrouver ! J’ai gagné ! Enfin, j’ai gagné le droit de le revoir et de rester le reste de ma vie avec lui ! Je n’en ai plus rien à foutre de l’argent ! Ni même de la vie, si je dois continuer à vivre sans lui ! Tout le monde a droit au bonheur ! Même vous Monsieur ! Et bien moi, mon bonheur ! Il se trouve à Villefranche-sur-Saône et il m’attend les bras ouverts ! Et quand je l’aurai enfin retrouvé, je pourrai vivre en paix ! Et heureux ! S’il vous plait ! Aidez-moi encore un tout petit peu ! On touche au but ! Vous verrez, vous aussi vous comprendrez ce qu’est le bonheur, le vrai, en le voyant ! Je vous en supplie à genoux ! Encore quelques kilomètres …
Le type s’agenouilla sur le trottoir les mains serrées sur son lingot. En me fixant, il pleurait comme une madeleine.
- Chienne de vie ! – J’ai pensé en soupesant le lingot.
Effectivement, le détour n’était pas bien loin de l’autoroute. Une fois quittée la bretelle et réglé le péage, nous avons atterri sur un rond-point. Là, le client m’a dit de prendre la route de droite qui traversait des vignes. On n’avait pas roulé une dizaine de kilomètres qu’il pointa une énorme bâtisse au bout d’une allée. Le lieu était pourvu d’un immense portail tout neuf avec une guérite vitrée depuis laquelle un type nous fit un pâle sourire en nous signifiant de continuer tout droit vers la bâtisse. On s’engagea sur une espèce d’allée large et nouvellement goudronnée pour accéder à cette immense bâtisse tout en longueur qui ressemblait à un des châteaux de la Loire. Un relais château, en somme. On s’est garé sur un parking en gravier où il y avait beaucoup de belles voitures. J’ai coupé le contact. Le client prenait de larges respirations, comme pour retrouver son calme et se motiver avant un entretien ou un rendez-vous amoureux. Il a ressorti sa pochette magique de son sac et m’a fixé :
- Venez avec moi, je vais avoir besoin de votre aide, s’il vous plait.
Honnêtement et à ce stade entre ma fatigue consécutive aux allers-retours, les liasses de billets, le lingot d’or, les petits vieux de Mougins, le client aurait pu me demander de sortir de la tranchée à Verdun avec une énorme cible sur la poitrine, je n’aurai pas réfléchi plus que cela. En moins de 24 heures, j’en avais trop vu. Et surtout, je voulais le serrer entre mes mains son foutu bonheur.
Je le suivais jusqu’à l’intérieur où il se dirigea vers un comptoir derrière lequel se trouvaient deux jeunes filles en blouse blanche.
- Mesdemoiselles, je vous prie de bien vouloir faire appeler le professeur Lacombe. C’est de la plus haute importance. Merci.
Les deux filles nous dévisagèrent salement, mais au vu de nos têtes de déterrés, la plus maligne décrocha son téléphone et appela l’intéressé :
- Professeur ? Bonjour, c’est l’accueil … Vous pourriez venir, s’il vous plait, c’est plutôt très important … Merci.
- Il arrive sur le champ, messieurs.
A l’autre bout du hall tout en pierre se trouvait des portes vitrées qui donnait sur ce qui semblait être un immense parc. A notre gauche, un gigantesque escalier montant et juste après, deux grosses portes coulissantes en vis-à-vis avec deux portes pareilles de l’autre côté du hall. Pendant les quelques minutes où nous attendîmes le professeur, nous ne vîmes pas l’ombre d’une personne ou d’un client ou de je ne sais pas trop quoi …
Le professeur arriva par une des portes coulissantes et vu que nous étions les seuls dans le hall, il vint directement vers nous, après avoir quand même regardé les infirmières pour confirmation.
- Messieurs, bonjour, Professeur Lacombe. Que puis-je pour vous ?
- Bonjour, Arnaud Jean. Je viens chercher Bastien Tessier. J’ai ici tous les papiers m’y autorisant – Pour preuve, mon client présenta sa pochette au professeur.
- Soit, Monsieur. Et vous êtes un parent de Bastien ?
- Je suis son père, professeur.
- Ah … Bien … Vous me voyez quelque peu étonné, il se trouve que je connais plus que personnellement les grands parents de Bastien ainsi que sa défunte mère, et l’on m’a toujours soutenu que son père était malheureusement décédé avant sa naissance …
Mon client ne laissa même pas l’occasion au grand pontifiant de finir sa page :
- Sa mère – paix à son âme – m’a quitté alors qu’elle venait juste de découvrir qu’elle était enceinte. Elle m’a demandé le divorce par avocats interposés et m’a toujours, illégalement, caché l’existence de notre enfant. Moi-même, je ne l’ai découvert qu’accidentellement, il y a deux ans, à l’occasion de l’enterrement de mon ex-femme, où je n’avais même pas été convié. J’ai avec moi une reconnaissance de paternité dûment certifiée par le Tribunal de Grand Instance, ainsi qu’une reconnaissance pleine et entière de mon autorité parentale.
Il ouvrit la pochette et en tira une grosse liasse de papiers avec une estampille de la République.
- Si vous voulez vous donner la peine de lire ces documents, vous verrez que j’ai été déclaré – définitivement – père biologique de Bastien et restauré dans tous mes droits. Et si vous le souhaitez, vous pouvez appeler vos chers amis Tessier pour confirmation, mais avant qu’ils ne vous disent quoique ce soit de stupide à mon égard, je vous prie de bien vouloir prendre connaissance de cette injonction qui leur a été signifiée et leur faisant obligation de me révéler le lieu où mon fils était retenu à mon insu. Je préfèrerai que vous soyez pleinement conscient des devoirs qui vous incombent et le cas échéant de votre degré de complicité …
Mon client avait retrouvé toutes ses couleurs au fur et à mesure que le professeur perdait les siennes. Le pauvre type retournait les documents que mon client entassait entre ces mains pour mieux ponctuer son petit discours.
- Mais Monsieur ! Je ne me permettrais pas de mettre en doute vos propos ! Sachez que j’ai à cœur d’œuvrer pour le bien-être exclusif de Bastien comme de tous nos patients. Et à ce titre …
- Où est mon fils ! – Le hurlement retentit dans tout le hall et tout le monde, moi y compris, fut pris au dépourvu !
- Où se trouve monsieur Tessier à cette heure-ci – bégaya le professeur à l’adresse des infirmières.
- Il se trouve très certainement au solarium … bégaya en retour l’une d’elles.
- Bien … Suivez-moi, messieurs … - Et le professeur nous indiqua une des portes en nous précédant.
Nous enfilâmes un très long couloir dont les deux côtés comportaient à intervalles réguliers des portes toutes fermées avec des noms sur les côtés et des espèces de portes documents. Le professeur en profita pour nous faire l’article :
- Notre centre est des plus récent et des plus moderne ! Nous sommes spécifiquement dédié à des patients comme votre fils. Toute notre équipe composée de personnels hautement qualifiés et de médecins spécialisés se consacre exclusivement aux améliorations quotidiennes – je tiens à le dire – de nos patients !
Nous arrivâmes devant une porte sur laquelle était écrit « Solarium ». Le professeur attrapa le bras de mon client :
- À ce titre, Monsieur, je me dois de vous dire que l’état de Bastien nécessite une médicalisation lourde. Et que, quel que soit votre souhait, légitime, de le retrouver, je ne peux que vous encouragez à le maintenir dans notre établissement pour son unique bien-être …
Mon client foudroya du regard le professeur et lui répliqua sèchement :
- Sachez que j’ai fait aménager plus de cent mètres carrés de mon appartement avec l’ensemble du matériel nécessaire au rétablissement de Bastien et qu’il bénéficiera de la présence quotidienne d’une infirmière spécialisée. De plus, j’ai avec moi des attestations d’huissier ainsi que du Professeur Zekellian certifiant la qualité et l’adéquation des équipements. D’ailleurs, le professeur Zekellian, spécialiste unanimement reconnu de ce type de traumatologie et qui est un ami personnel, m’a assuré qu’il superviserait personnellement les traitements de Bastien !
Le professeur lâcha prise et ouvrit la porte :
- Le professeur Zekellian ! Vous pensez si je le connais ! Un très grand praticien !
On est entré dans une grande pièce lumineuse dont tout un pan était ouvert sur le parc. Il y avait là des grands fauteuils alignés jusque sur le gravier de la terrasse et dont la symétrie était perturbée, ça et là, par des fauteuils roulants plus ou moins sophistiqués. Nous suivîmes à pas feutrés le professeur qui scrutait à droite et à gauche, à la recherche dudit Bastien. Nous sortîmes sur la terrasse jusqu’à la première rangée. Le professeur avança vers un fauteuil roulant et prononça tout doucement le nom de Bastien.
Mon client avança jusqu’à un des accoudoirs du fauteuil, s’agenouilla, pris la main du garçon et murmura en larmes :
- Bastien, c’est moi, ton papa. Je suis venu te ramener à la maison.
Je passai par l’autre côté du fauteuil pour venir faire face, en silence, au garçon. Le tout en essayant de rester à distance pour ne pas interférer avec les retrouvailles. Je me parai déjà d’un sourire un peu niais de circonstances, de ce rictus qui sied à merveille aux malades à qui l’on rend visite, juste avant le fatidique « Alors ? Ca va mieux ? ». Enfin le sourire a rapidement disparu quand j’ai regardé le garçon droit dans les yeux.
Il pouvait avoir une vingtaine d’année. Il aurait tout aussi bien pu être âgé de plus de cent ans. Habillé sobrement mais avec de beaux vêtements, il était littéralement ficelé au fauteuil. Une sorte de harnachement rigide dépassait de sa chemise et lui maintenant la tête légèrement penchée. Il était proprement squelettique et figé, rigide, avec les deux mains recroquevillées sur elles-mêmes. Malgré sa maigreur, il avait des traits fins et plutôt doux, pas comme ses petits « crèves la faim » qu’on voit à la télé qui n’ont plus que la peaux sur les os et qui présentent des silhouettes tranchantes et vidées. Lui, il avait un côté angélique, enfantin, presque féminin avec ses grands yeux bleus et ses fins cheveux blonds.
Le hic, c’est qu’il regardait définitivement dans le vide et qu’il ne semblait réagir à rien.
Moi, je me suis assis dans l’herbe, parce que j’étais franchement crevé. Et même si je mourais d’envie de fumer une cigarette, je me suis abstenu par politesse.
On est remonté à Paris avec le fauteuil roulant électrique dépassant du coffre.
Ca nous a pris plus de huit heures parce qu’il fallait rouler lentement et l’on a dû s’arrêter souvent pour les soins du petit.
Le père n’a pas arrêté de lui parler pendant tout le trajet en lui caressant très délicatement les cheveux. Il lui a raconté toute sa vie et la vie avec sa mère et pourquoi il n’avait pas pu venir le voir avant mais que maintenant il n’allait plus se quitter. Il lui a raconté comment il avait découvert son existence à la mort de sa mère, comment il l’avait observé chez ces grands-parents et à quel point il avait compris qu’il était tout dans sa vie et qu’il devait être réuni pour toujours … Chaque explication, il l’a ponctuée d’un « je te demande pardon ». Et le père, il pleurait et il riait.
Moi, j’ai eu des larmes de joie sur tout le trajet. Et chaque fois qu’on s’arrêtait, j’allais aux toilettes pour pleurer un bon coup. Le gosse, il m’a fixé dans le rétroviseur tout le temps. Et quoiqu’il était sévèrement amorphe, j’ai vraiment cru qu’il souriait aussi quand je le regardais.
Paris, le 9 avril 2003. 22h43, Boulevard Sébastopol.
Un jeune couple monte :
- Place Champerret, s’il vous plait.
J’enclenche le compteur, met mon clignotant, déboîte et m’enfile dans la circulation plutôt éparse. Les jeunes tourtereaux sont dans les bras l’un de l’autre. La jeune fille embrasse à plusieurs reprises le garçon dans le cou pendant qu’il sourit benoîtement. Ils sont plutôt mignons, enfin surtout la jeune blonde, selon mon goût.
Arrivé au premier feu, une légère angoisse m’étreint. Je me retourne vers les deux oisillons et leur demande :
- Dites-moi, à tout hasard, vous ne chercheriez pas le bonheur ?
Ils me regardent l’air hébété avec une certaine incompréhension, puis le garçon balbutie avant d’embrasser la fille sur les lèvres :
- Ben non, on l’a trouvé le bonheur … Euh … Regardez !
Parfois les clients sont un peu bêtes.
Il faut le dire.